11 mai 2026

Meurtre de Hardeep Singh Nijjar au Canada : l’ombre mystérieuse des espions indiens

Meurtre Ok

Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a déclenché une crise diplomatique avec l’Inde, en affirmant que l’assassinat d’un militant sikh, en juin, sur le sol nord-américain, avait été commandité par New Delhi et exécuté par le service indien de renseignement extérieur. Ce serait la première fois que ces espions indiens se retrouveraient directement impliqués dans une opération d’assassinat ciblé. 

Un mort, de tonitruantes accusations publiques, une crise diplomatique d’ampleur et une agence d’espionnage dans le collimateur. Le scandale entourant l’assassinat au Canada de l’activiste sikh Hardeep Singh Nijjar a braqué les projecteurs sur la très discrète Research and Analyse Wing (RAW), l’Agence de renseignement extérieur indien, accusé depuis lundi 18 septembre par le Premier Ministre Canadien Justin Trudeau, d’être à l’origine de cette élimination.

Cette sortie du chef du gouvernement canadien a suscité un vif émoi en Inde. Le Premier ministre Narendra Modi a nié avec force l’implication de son pays – ou de ses espions – dans le meurtre, en juin 2023, sur le sol canadien, du militant religieux et indépendantiste sikh. 

Des espions cantonnés aux voisins de l’Inde

Depuis lors, c’est l’escalade des tensions entre les deux pays. Le Canada a ainsi entrepris de renvoyer un des diplomates indiens en poste à Ottawa et New Delhi a fait de même avec un membre de l’ambassade du Canada. Dans les deux cas, les diplomates priés de rentrer chez eux sont soupçonnés d’avoir été des espions.

L’espionnage semble donc jouer un rôle central dans cette affaire. Un assassinat perpétré par des agents de la RAW sur le sol nord-américain aurait cependant de quoi surprendre car “ce serait le premier exemple avéré d’une opération de ce type pour cette agence de renseignement en dehors des pays limitrophes de l’Inde”, souligne Walter Ladwig, expert des questions de sécurité en Asie du Sud au King’s College de Londres.

Jusqu’à récemment, le service indien de renseignement extérieur était “considéré comme une agence très efficace mais au rayonnement essentiellement régional”, résume Paul McGarr, spécialiste des questions de sécurité et de renseignement en Asie du Sud au King’s College de Londres.

Les espions de la RAW sont surtout réputés pour agir au Sri Lanka ou au Bangladesh et pour garder un œil sur ce qui se passe au Pakistan, en Afghanistan et à la frontière avec la Chine. Un rayon d’action limité qui s’explique par l’histoire de cette officine. Elle a été fondée par Indira Gandhi en 1968 avec une équipe initiale de 250 personnes après les guerres contre la Chine en 1962 et contre le Pakistan en 1965. Dans ces deux conflits, “l’Inde avait été prise par surprise, et le gouvernement ne voulait plus que cela se produise”, souligne Paul McGarr.

Indira Gandhi pensait qu’une CIA à l’indienne serait le meilleur moyen de se prémunir contre ce genre de déconvenues. “À l’époque, les relations avec Washington étaient très bonnes, et c’est tout naturellement qu’ils ont pris l’agence de renseignement américain comme modèle”, affirme Paul McGarr.

Mais très vite, la RAW s’est retrouvée engluée dans une succession de scandales liés à l’utilisation très politique des espions par le parti du Congrès, principale force politique de l’époque, “contre les opposants politiques d’Indira Gandhi”, explique Philip Davies, directeur du Brunel Centre for Intelligence and Security Studies. Il faudra attendre une série de réformes jusque dans les années 1990 pour “dépolitiser les services indiens de renseignement”, précise cet expert. 

Tout sauf l’assassinat ciblé ?

Au fil des ans, la RAW s’est construite  “une solide réputation dans les opérations clandestines”, assure Philip Davies. L’agence a joué un rôle central dans la guerre d’indépendance du Bangladesh contre le Pakistan en 1971, a contribué à renforcer l’influence indienne en Afghanistan et a permis d’intercepter les plans secrets d’invasion de l’Inde du dirigeant pakistanais Pervez Musharraf, permettant à l’Inde d’être prête lors du conflit de Kargil en 1999, rappelle une note du Council on Foreign Relation, un influent cercle de réflexion nord-américain.

Ces espions sont aussi fortement soupçonnés d’avoir contribué à la naissance et au développement des Tigres Tamouls au Sri-Lanka.

Mais ce sont presque exclusivement des opérations d’influence. “Ils sont davantage connus pour atteindre leurs objectifs à coups de sacs de billets plutôt qu’en ayant recours aux assassinats ciblés”, assure Walter Ladwig.

De fait, l’élimination physique cadre mal avec le fonctionnement de la RAW. “Il ne faut pas oublier qu’en Inde, les services du renseignement dépendent directement du cabinet du Premier ministre”, souligne Dheeraj Paramesha Chaya, spécialiste du renseignement indien à l’université de Hull. Envoyer des agents assassiner leur cible dans un pays étranger est donc d’autant plus risqué pour le pouvoir indien. “Si l’opération est découverte, c’est la responsabilité directe du chef du gouvernement qui est mise en cause, et la crise diplomatique est assurée”, résume ce spécialiste.

C’est pourquoi la doctrine de la RAW prévoit une série d’alternatives à l’assassinat ciblé pour atteindre le même objectif. “Il est notamment question de créer des dissensions dans des groupes terroristes dans l’espoir qu’ils s’entretuent”, détaille Dheeraj Paramesha Chaya.

Tous ces efforts pour éviter aux espions indiens d’avoir à appuyer eux-mêmes sur la gâchette, rend l’hypothèse de l’implication directe de la RAW dans l’élimination au Canada de Hardeep Singh Nijjar “suspecte” aux yeux de Dheeraj Paramesha Chaya, qui imagine mal cette agence rompre ainsi avec ses habitudes.

Mais pas impossible non plus, reconnaît-il. Pour les experts interrogés par France 24, la principale raison à l’émergence d’une officine d’espions indiens plus entreprenants sur la scène internationale s’appelle Narendra Modi. Ce serait lui qui, pour des raisons de politique intérieure, a poussé ses espions à faire preuve de plus d’agressivité. “Ils avaient déjà les moyens d’assassiner des cibles à l’étranger et le Premier ministre leur a offert la licence de tuer”, affirme Paul McGarr.


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